Quand la contraception échoue, la conséquence de cet échec c’est la grossesse

FAQ autour de l’IVG et de la nécessaire poursuite de la lutte : questions courantes et propositions de réponses

« Lutter pour défendre le droit à l’IVG ? Aller manifester ? Militer pour ça ? En France ? Mais pourquoi ? L’avortement est légal dans notre pays ! Personne ne veut le remettre en cause ! Et puis il ne faut pas que ça devienne un truc banal… Imagine que les femmes se mettent à l’utiliser comme une contraception ! »

En effet, l’avortement est légal en France. Moralement, il est toléré sous conditions. Concrètement, ce droit à l’IVG est fragile.

Et émotionnellement, il est très compliqué de comprendre comment chacun.e le perçoit, en fonction de sa sensibilité, de ses convictions et de ses choix de vie.

Cependant, les idées reçues autour de l’avortement ont la vie dure, et beaucoup de gens ont du mal à saisir pourquoi la lutte pour le droit à l’IVG est toujours nécessaire aujourd’hui, encore et plus que jamais.

Quand on milite, on devient, de fait, habitué.e à un certain déroulé de raisonnement, à des terrains d’action et de réflexions qui reposent sur nos parcours personnels et militants, nos lectures, nos démarches de documentation.

Mais tout le monde n’est pas familier de ces notions, et nos axes de luttes peuvent paraître obscurs aux personnes qui, a priori, ne sont pas anti-choix mais qui ont du mal à percevoir (et c’est bien compréhensible) la nécessité de combattre encore, et les fondements de notre combat.

Alors voici une modeste liste de propositions de réponses aux questions fréquemment posées sur l’IVG et la lutte que nous menons, à destination des militant.e.s et non militant.e.s de tous bords, réponses qui peuvent également être utilisées en vue d’une démarche de sensibilisation.

1 – Je ne comprends pas pourquoi il faut lutter pour le droit à l’IVG : en France, l’avortement est déjà légal !

Oui, l’avortement est légal, mais légal ne signifie pas forcément « accessible ». Les nombreuses fermetures de centres pratiquant l’IVG, le manque de moyens, la désinformation, les actions de manipulation de certains sites web pour pousser les femmes à mener leur grossesse non désirée à terme, et plus globalement les actions toujours plus nombreuses de militant.e.s anti-choix sont une constante menace pour ce droit qui reste très fragile.

De plus, les aléas politiques et les risques que représentent l’éventuelle arrivée au pouvoir de partis opposés au droit à l’IVG pourraient fort bien mettre cette légalité en péril : rien n’est donc acquis.

2 – Enfin, personne ne veut supprimer le droit à l’avortement !

Si, beaucoup de monde : les réactionnaires, et plus généralement tous les gens qui considèrent l’embryon ou le fœtus comme une personne, sans oublier tous les gens qui considèrent que la revendication des femmes à pouvoir disposer de leur corps doit s’effacer devant le caractère prépondérant de la gestation.

3 – Mais l’avortement, c’est grave quand même : il ne faut pas que ça devienne banal !

Que signifie le mot « banal » ? « Banal » signifie « ordinaire », « commun », « courant » : concrètement, l’avortement est déjà un acte banal. C’est également, selon les termes employés par le Docteur Sophie Gaudu lors du congrès de l’ANCIC « un des actes gynécologiques les plus fréquents et les plus sûrs ». Elle ajoute également qu’une femme sur trois aura recours à une IVG dans sa vie, et qu’il s’en pratique 200 000 par an.

L’IVG est donc d’ores et déjà un acte tout à fait banal. La véritable question est : pourquoi refusons-nous d’admettre cette banalité, et pourquoi souhaitons-nous lui donner un caractère infamant, insultant, délictuel, dramatique ?

La connotation négative du mot « banalisation » dans le cadre de l’IVG nous dit beaucoup de choses de nos réticences (conscientes ou inconscientes) à considérer l’avortement comme un droit qu’aucune dramatisation obligatoire ne devrait venir normer.

Admettre que l’avortement est banal, c’est admettre que concrètement, le fait d’interrompre une grossesse peut ne pas être grave pour une femme (et en tout cas moins grave que de la mener à terme), et qu’elle peut choisir d’avorter sans avoir le sentiment de « commettre » un acte lourd.

Pour certaines personnes, cela peut être très dur à concevoir : la « banalisation » de l’avortement leur apparaît comme une forme d’inconséquence, sous-tendue par le fait qu’avorter doit obligatoirement constituer une décision et un acte de poids (moral, psychologique, émotionnel…), et que cette décision et cet acte n’ont pas à être faciles.

On rencontre souvent cette crainte de la banalisation chez des personnes ouvertement pro-IVG, qui malgré leur lutte pour le droit au choix, ont beaucoup de difficultés à ne pas conditionner la légitimité de ce choix par une intensité symbolique obligatoire.

4 – Enfin quand même, l’avortement ce n’est JAMAIS anodin !

Ça dépend. Parfois non. Parfois si. Mais les femmes qui le vivent bien ont du mal à en parler car notre société toute entière (dans les différentes instances amenées à intervenir en amont, pendant et après l’avortement) induit chez les femmes qui avortent un traumatisme symboliquement présupposé.

Cela ne veut pas dire que toutes les femmes, sans ces conditionnements, vivraient bien l’IVG. Pour certaines c’est très dur, pour d’autres moins, pour d’autres pas du tout. C’est fonction de plusieurs paramètres, notamment l’existence ou non d’un désir d’être mère (et toutes les femmes ne le désirent pas). Cela signifie simplement qu’il n’y a pas systématiquement un traumatisme. Que parfois le traumatisme est induit par des facteurs extérieurs. Cela peut même, dans certains cas, être le corps médical qui fait de l’acte un traumatisme.

Ce qui est important, c’est ne pas normer le ressenti des femmes : on peut vivre bien une IVG, on peut la vivre mal. Chacune son ressenti. Le refus d’admettre que certaines femmes vivent bien l’avortement procède du même ressort symbolique que le refus de la « banalisation » et de la « récidive ».

De la même façon que l’ont dit souvent que l’on « subit » une IVG, tandis qu’on « bénéficie » d’une péridurale, comme le précisait le Docteur Gaudu : l’avortement est toujours à « subir », comme une contrainte et non une libération (et c’est là qu’on touche au coeur même du droit des femmes à se sentir « libérées » par l’interruption d’une grossesse), comme si on avait à le supporter comme un drame imposé, sans avoir le droit d’en faire le choix libre, la revendication, sans regret et sans remords.

Le droit pour chacune de ressentir les choses librement est donc un axe de lutte important.

5 – Pourquoi militer pour l’IVG plutôt que de faire de la prévention contre l’IVG ?

La prévention, dans le sens premier du terme, consiste à empêcher qu’une chose négative ou nocive se produise. Cela sous-entendrait donc que l’IVG est quelque chose de mal, de négatif, de nocif, alors que concrètement, c’est plutôt la grossesse non désirée qui est un événement négatif.

L’IVG est en fait une solution, et on ne prévient pas les solutions : on les utilise. L’IVG n’est pas un problème en soi, mais la solution à un problème.

Alors ce qui est « mal », « dangereux » et « préjudiciable » pour une femme, ce n’est pas l’IVG (dont la décision peut être difficile ou simple à prendre, et qui peut être bien ou mal vécue),  c’est le fait d’avoir un enfant dont elle ne veut pas, et de subir une grossesse non désirée. C’est également, dans le cas où elle est contrainte de mener sa grossesse non désirée à terme, préjudiciable pour l’enfant (on trouve beaucoup d’études, plus ou moins fiables, sur le traumatisme post-IVG, mais aucune sur le traumatisme post-grossesse-non-désirée-menée-à-terme).

L’IVG est donc la solution pour interrompre une grossesse non désirée, et cela n’empêche en rien d’informer sur la contraception. Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre le fait d’utiliser l’IVG en tant que solution, et d’informer sur la contraception pour éviter une grossesse non désirée.

Contraception et IVG sont deux maillons complémentaires de la chaîne du contrôle de la fécondité. Si le contrôle de la fécondité était une notion réellement intégrée et admise (et pas seulement en surface comme actuellement), on n’utiliserait pas des termes comme « prévention » et « récidive ».

6 – La meilleure IVG, c’est quand même celle qu’on a pu prévenir, non ? L’IVG reste un échec de la contraception.

L’IVG vue comme un échec de la contraception est un grand classique des fans de la sacro-sainte « prévention » : or, dire que l’IVG est un échec de la contraception, et donc accoler systématiquement le mot « échec » au mot « IVG », c’est oublier un fait capital : quand la contraception échoue, la conséquence de cet échec, ce n’est pas l’IVG, mais la grossesse !

C’est donc la grossesse qui est un échec de la contraception, pas l’IVG : et ce n’est pas un simple jeu sur les mots ou un raisonnement par la distorsion du langage. Les mots sont importants, ils ont un sens. L’IVG n’est un échec de rien du tout. L’IVG est la solution à la grossesse non désirée, qui est elle-même un échec de contraception. La contraception, parfois, ça échoue. L’IVG, beaucoup plus rarement.

Avorter n’est donc pas un échec mais bien une solution. Qu’il est légitime d’utiliser.

7 – Enfin y en a, elles se font avorter à répétition, la récidive dans l’avortement, c’est un peu de l’abus quand même.

Aaaah, le fameux terme « récidive ». On l’a mentionné plus haut. On le lit et on l’entend très souvent, dans le cas de femmes qui se font avorter plusieurs fois. C’est un mot qui est très révélateur de la notion de culpabilité qui continue à imprégner le contexte moral autour de l’IVG, et les réticences à une application concrète du droit des femmes à contrôler leur fécondité. Et ce, y compris dans la bouche de soignant.e.s !

Il n’y a pourtant aucune raison d’assimiler des avortements successifs à de la récidive, puisque la récidive constitue une définition relevant du langage des infractions. L’IVG doit-elle être considérée comme une infraction ? Non.

Il est essentiel que les femmes ne souhaitant pas mener à terme une grossesse non désirée puissent faire le choix de l’interrompre sans être considérées comme des « récidivistes ».

Qu’on les mette en mesure de trouver une contraception qui leur convient, qu’on les informe, qu’on réponde à leurs questions, oui. Qu’on les culpabilise au point que peut-être, si elles tombent à nouveau enceinte sans l’avoir voulu, elles n’osent plus avorter ? Non.

8 – De quel droit les femmes osent-elles revendiquer l’IVG « facile », sans douleur, accessible ?

Les femmes ne revendiquent pas l’IVG facile, sans douleur et accessible, elles revendiquent l’IVG sans complications procédurales inutiles, sans douleur volontairement infligée par le corps médical, et sans freins d’ordre technique ou moral.

Les femmes revendiquent le droit de choisir librement leur méthode (IVG médicamenteuse, en milieu hospitalier ou à domicile, IVG par aspiration sous anesthésie locale, IVG par aspiration sous anesthésie générale), sans être contraintes et poussées vers l’une ou l’autre.

Elles veulent des délais d’attente plus courts (et ne plus se voir imposer le délai de réflexion de 7 jours, qui n’est pas nécessaire à toutes), ce qui ne sera possible que si on cesse de fermer les centres qui pratiquent les IVG et qu’on allège la procédure.

Elles revendiquent également le droit à ne pas se voir infliger une douleur punitive.

Elles veulent aussi que l’on cesse de prétendre que c’est un acte technique lourd : l’acte technique a été alourdi lorsque les compétences abortives ont été transférées, au moment de la dépénalisation de l’IVG, des femmes qui le pratiquaient clandestinement et des médecins qui les aidaient à le faire, au corps médical qui a institutionnalisé une procédure d’IVG lourde et plus coûteuse.

Alors non, bien sûr, avorter clandestinement dans des conditions de sécurité et d’asepsie douteuse n’était pas une bonne chose, mais avorter sous l’obligation d’un plateau technique lourd et sous le contrôle absolu du corps médical, est-ce vraiment nécessaire ?

Le droit de recourir à une l’IVG n’est toujours pas synonyme d’autorisation symbolique à l’IVG. C’est un des volets de la lutte, et il est plus essentiel que jamais.

9 – Comment peut-on tomber enceinte « par accident » alors qu’on a la contraception ? Les femmes sont des étourdies ! Et il ne faut pas qu’elles utilisent l’avortement comme une contraception ! 

Les femmes utilisent l’avortement parce qu’elles ont de multiples raisons de l’utiliser, et de multiples façons de l’utiliser. Et notamment parce que la contraception ne fonctionne pas toujours : pour rappel, 3 IVG sur 4 concernant des femmes qui ont une contraception.

La contraception n’est jamais efficace à 100 %, et n’oublions pas qu’en France, nous sommes actuellement sous un régime prépondérant du « tout-pilule » : c’est-à-dire que la pilule, prétendument « mode de contraception préféré des françaises », est en réalité simplement le mode de contraception « le plus prescrit aux françaises », ce qui n’est pas du tout la même chose.

La pilule est donc souvent imposée, ou du moins présentée comme le choix le plus logique, alors qu’elle est loin d’être idéale pour toutes les femmes, selon leur rythme de vie, leurs attentes et leurs contraintes.

La difficulté pour beaucoup de nullipares à obtenir la pose d’un DIU (stérilet), car une majorité de gynécologues refuse encore sans aucune raison médicale, est une des conséquences de ce « tout pilule », et un des exemples frappant des progrès à faire en matière de gestion de la contraception.

Les femmes utilisent l’avortement non pas « comme une contraception » mais comme un outil destiné à interrompre une grossesse non désirée.

De même, la notion d’avortement « de confort » est surréaliste, non pas parce que ce « confort » n’existe pas (il peut tout à fait exister) mais parce qu’il est systématiquement relié à quelque chose de répréhensible : une fois de plus, on touche au tabou du réel droit à avorter parce qu’on souhaite réellement, sans remords, interrompre une grossesse non désirée.

Soyons réalistes : à partir du moment où ni la vie de la femme enceinte n’est en danger et où elle aurait matériellement les moyens de subvenir aux besoins d’un enfant, tous les avortements sont des avortements de confort, relevant du refus de mener la grossesse à terme, quelles que soient les raisons de ce refus.

Cela ne doit pas être un problème si on est d’accord sur le principe même du droit au choix. Pourtant, des personnes qui se disent pro-choix refusent que l’avortement soit « un confort » ou « banalisé ». L’avortement EST banal et il EST de confort. C’est simplement son ressenti qui varie.

Prétendre qu’on est pour l’avortement MAIS qu’il ne doit pas être de confort ou banal, cela revient à dire qu’on est pour l’avortement mais que l’on ne doit y recourir que la mort dans l’âme, et que cela doit être un acte grave et peu pratiqué : cela revient donc à dire qu’en fait, on n’est pas tellement pour l’avortement librement choisi.

Cela revient aussi à dire que les femmes doivent rendre compte de la pertinence de leur choix (dans le sens où le choix est un vrai choix, à savoir libre, éclairé, et sans comptes à rendre). Cela signifie donc qu’on souhaite poser des limites au droit des femmes à disposer de leur corps.

10 – Certaines féministes estiment que les hommes n’ont pas à s’exprimer sur l’avortement. C’est extrémiste !

Ne confondons pas. Il y a en fait deux cas de figure :

a –  Dans le cadre d’une grossesse non désirée survenant au sein d’un couple composé d’un homme et d’une femme, il semble très souvent évident que lorsque le contexte émotionnel s’y prête (ce qui n’est pas toujours le cas), la femme en situation de grossesse non désirée en parlera à son compagnon.

Rien ne l’y oblige, et au final, le droit à disposer de son corps fera d’elle la seule décisionnaire, mais il semble pertinent d’estimer que si elle en parle à son compagnon, il peut donner son avis. Cela n’est pas contesté. Et cela relève du dialogue, de l’équité, de la confiance, du parcours personnel de chacun.e et de son envie de partager les choses et les ressentis.

b – Ce que certaines féministes disent en fait, c’est qu’en dehors de cette situation de couple et du cas concret d’une grossesse non désirée, les hommes n’ont pas vocation à s’exprimer sur l’avortement en termes de positionnement idéologique, théorique : un homme peut être consulté dans le cadre de la grossesse non désirée dont il est conjointement à l’origine, mais « les » hommes n’ont tout simplement pas vocation à s’opposer idéologiquement au droit des femmes à disposer de leur corps. Exemple  : un penseur ou un médecin qui va expliquer pourquoi il est contre l’avortement… Ca n’a pas de pertinence. En ce sens, non, « les » hommes n’ont pas à s’exprimer et à prétendre dire ce que nous devons faire de notre corps.

De la même façon, « les » hommes « pro-ivg » n’ont pas à analyser ce que nous ressentons quand nous avortons. Un homme qui prétend qu’aucune femme ne peut sortir indemne d’un avortement, c’est… sans pertinence. Tout autant qu’un homme qui affirmera savoir quelle détresse ressent une femme quand elle avorte.

11 – C’est quand même grave que le nombre d’IVG ne baisse pas.

Posons clairement les données du raisonnement : la population augmente, le nombre d’IVG reste stable. Il n’est pas sorcier de comprendre que dans l’absolu, le nombre d’IVG baisse.

En fait, ce qui augmente, ce n’est pas le nombre de grossesses non désirées, mais le nombre d’interruptions volontaires parmi ces grossesses non désirées. Cela signifie globalement qu’aujourd’hui, bien plus qu’avant, les femmes en situation de grossesse non désirée peuvent choisir de l’interrompre, alors qu’avant elles la poursuivaient, ce à quoi elles ne sont plus autant contraintes aujourd’hui. C’est une excellente chose, dans le cadre d’une optique pro-choix.

Parallèlement, le nombre de grossesses non désirées ne peut pas baisser à l’infini puisque la contraception infaillible n’existe pas, que l’information sur la contraception doit encore progresser, et que les pratiques contraceptives doivent également évoluer (cf. le problème du tout-pilule évoqué plus haut).

En conclusion

Le positionnement « anti-choix », qui relève de nombreux paramètres personnels, idéologiques et moraux et qui procède souvent de la conviction que les femmes n’ont pas à revendiquer le droit à disposer de leur corps, est difficilement discutable dans la mesure où il est très peu probable d’amener un anti-choix à changer d’avis.

Ce qui importe donc bien plus, c’est de lutter contre les idées reçues qui favorisent, au sein même des « pro-choix », ce réflexe à toujours donner l’impression de justifier le recours à l’IVG en assurant que cela reste une issue de secours extrême et grave,  à fournir des excuses et justifications, à affirmer que bien sûr il vaudrait mieux que cela n’arrive pas, et que c’est toujours une voie douloureuse à laquelle on se résout la mort dans l’âme, tout cela dans le but de gérer une culpabilité induite par les normes sociales, et pour RASSURER celles et ceux qui pourraient croire que nous avortons vraiment par choix et par confort (ce qui est le cas : nous avortons bien par choix et par confort).

Plus grave encore, ces idées reçues autour de l’IVG entraîne de la part des pro-choix pourtant de très bonne volonté un renoncement à progresser encore sur la voie du droit à disposer réellement de son corps, en toute autonomie, en toute responsabilité.

Notre société a encore du mal avec l’idée de femmes dont la fonction sexuelle serait totalement détachée de la fonction reproductive. Le droit à l’IVG est constamment menacé. Et pas seulement en théorie. Défendons-le. Parlons, échangeons, témoignons, et donnons-nous les moyens d’avancer sur la route encore longue du réel droit au choix.

Toutes les infos sur l’IVG sur le site officiel du Ministère des Affaires sociales et de la santé.

Merci à Gaëlle-Marie Zimmermann pour cet article complet et le droit de reproduction.

Publicités

Avortement en 2013 : un choix et un droit, mais toujours un péché

Mars 2013, mal au ventre depuis plusieurs jours, ce qui ne m’arrive quasiment jamais. Je crains malgré tout une infection urinaire et vais consulter. Le médecin ne détecte rien de particulier (bien joué, buddy), à part une éventelle infection et me prescrit le traitement adéquat et les analyses idoines.

Une semaine plus tard, toujours la même douleur mais les analyses sont négatives. J’ai du mal à m’alimenter, tout me dégoute. Ma soeur insiste pour que je fasse un test de grossesse. En théorie, il n’y a aucun risque mais comme elle me lourde (<3), je finis par capituler.

Bon sang, cette sueur froide quand le test s’avère positif ! Aucun doute sur la suite à donner, mais la perpective des démarches à accomplir, des complications à prévoir dans l’organisation de mes journées déjà trop remplies, et surtout l’idée d’affronter un service hospitalier que je côtoie depuis plusieurs mois car je suis (ironie du sort) en pleine démarche de stérilisation et que je sais paternaliste et condescendant m’angoisse. 

Le jour même je m’organise pour faire une prise de sang et voir le généraliste pour qu’il me fasse un papier daté attestant que je souhaite une IVG, ceci afin que ce soit cette date qui soit prise en compte pour le délai de réflexion de mes fesses 7 jours (ahah oui, vous savez quoi ? les irresponsables qui avortent ne savent pas ce qu’elles veulent en fait).

Ensuite, pendant plus de 24 heures, je me morfonds à résoudre le problème qui se pose à moi : je crois savoir que le seul endroit où se pratique l’IVG près de chez moi est le centre de planification de l’hôpital, dont le chef de service est précisément le gynécologue avec lequel j’ai maille à partir au sujet de la stérilisation et qui a fait preuve à ce sujet de très graves manquements professionels (j’y reviendrai dans un prochain article). Ce bouleversement hormonal me rend totalement déprimée, et contrairement à d’habitude, je n’ai pas la force de me battre ni d’envisager d’avoir à me confronter à qui que ce soit. Je ne veux pas avoir affaire à ce practicien, ni même le croiser dans les couloirs, j’essaie donc de trouver une solution pour aller ailleurs.

Je finis, à force d’atermoiements, par appeler le planning familial (ne surtout pas confondre avec le centre de planification de l’hôpital) qui me dit que je ne trouverais effectivement pas autre que ce service pour me faire avorter, mais que je peux tout à fait demander à ne pas voir une personne précise et par exemple demander à n’être auscultée et prise en charge que par des femmes. Cela me parait effectivement la bonne solution.

J’appelle donc le centre de planification. Pas de rendez-vous possible avant 7 jours. Je suis néanmoins assurée de voir une femme. Je comprendrais par la suite que le gyneco-chef de service n’intervient pas dans les IVG et que je ne risquais pas en fait de le rencontrer dans le couloirs à cette occasion. Finalement, ça ne me parait pas si étonnant, il a été tellement paternaliste et humiliant que je le suppose de vouloir contrôler les femmes (ces freaks immatures), plutôt que de les accompagner dans leur vie sexuelle et reproductive.

S’ensuivent les pires jours de ma vie. Je le pressentais, je sais maintenant que c’est vrai, être enceinte, c’est juste physiquement horrible. Mal au bide, mal aux seins, nausées 24/24, pas d’appétit et un profond abattement (ahaha, personne ni rien n’a jamais réussi à m’abattre, mais mes propres homones, oui). Je sais pertinemment la chance qu’on a de pouvoir avorter. « Chance » est le terme, hélas, car même si j’estime que c’est un droit fondamental et inaliénable, et du seul ressort de la femme concernée, je n’oublie pas que d’autres pays ne le permettent pas. J’ai usé de ce droit sans me poser une seule fois la question de le faire, mais avec la totale conscience que ça n’avait pas été acquis facilement. Je sais maintenant que si cela n’avait pas été légalement possible, j’aurais tout fait pour avorter. Être condamnée à supporter l’insupportable 9 mois durant, me retrouver prisonnière 20-25-50 ans (qui sait?) et corps et âmes liés à tout jamais, être aliénée à quelqu’un qui me le serait aussi, cette idée me révulse, moralement et physiquement. Plutôt mourir (je pèse mes mots).

Le premier rendez-vous au centre de planification me laisse une impression mitigée. Pas d’intrusion dans ma vie privée, pas de question ni de reflexion déplacées, on ne me demande pas de me justifier et le personnel (féminin à 100%, je me rends compte que j’avais bien tort de m’inquieter) à qui j’ai affaire est poli. Mais, l’écran de l’échographie reste tourné vers moi pendant la durée de l’acte, l’ambiance est froide et il me faudra plusieurs mois avant de réussir à mettre les mots sur ce que je ressens à chacune de mes visites là-bas : bien que poli, le personnel a un air sévère et on se sent comme devoir être coupable de quelque chose, qu’il ne faut pas que ce soit facile. L’absence de compassion et de douceur est pregnante. Qu’on se comprenne bien : je ne considère pas que l’IVG soit un acte médical particulier (sauf bien entendu si on désire un enfant mais qu’on est obligé d’avorter, cela existe), mais comme toute hospitalisation, il n’est pas non plus anodin et il me semble qu’un espace médical doit être un lieu où on se sent protégé, en confiance, et où l’on devrait recevoir douceur, compréhension et compassion. Lors de la visite médicale, j’expose ma très grande déprime et mon mal de ventre persistant, mais il faudra que j’insiste pour qu’on me propose l’anti-douleur adéquat : pour la déprime, même si cela fait plus de 2 semaines que je la subit et que l’IVG n’interviendra pas aussitôt, on me laisse mariner dans mon desarroi. Je prend ça comme une punition.

Le plus gênant reste les choix d’IVG possibles et leur présentation. Une fois posé le diagnostic (« vous êtes enceinte et c’est viable »), on est dirigé vers le bureau infirmier où la responsable explique les méthodes, le déroulement de l’intervention le jour J, les papiers à faire et enregistre le choix de méthode et la date de l’IVG.

Dans cet hôpital deux choix possibles à discrétion de la patiente (heureusement encore) : l’IVG médicamenteuse (en gros on prend divers médicaments pour déclencher un accouchement -sans péridurale- et expulser l’amas de cellules qui nous encombre) ou l’aspiration (sous anésthésie, on aspire l’amas de cellule). J’avais déjà réfléchi aux possibilités d’IVG et il était absolument hors de question que mon choix se porte sur l’IVG médicamenteuse. Je ne comprends même pas qu’on puisse proposer cette méthode douloureuse, traumatisante et barbare qui force la patiente à vivre un ersatz d’accouchement, en pleine conscience, qui doit gérer parfois seulement de retour à la maison et donc seule les contractions et l’expulsion, la douleur liée, les quantités de sang… Je m’attendais à minima à ce que dans un esprit de respect des femmes, de leur corps et de leur libre-arbitre tous les choix soient proposés : IVG médicamenteuse, IVG par aspiration sous anésthésie locale ou IVG par aspiration sous anésthésie générale (vers laquelle se portait mon choix). Ici seule l’IVG médicamenteuse et l’IVG par aspération sous anésthésie locale sont proposée. J’ai déjà subi plusieurs anesthésies, locales et générales, aucune ne m’angoisse, mais pour cette opération je n’ai aucune envie d’entendre un aspirateur faire son oeuvre dans mon utérus, ni d’en ressentir les vibrations. Pourtant, par manque de choix, j’opte pour cette solution. Concrètement, on pique dans l’utérus pour injecter l’anesthésiant, comme c’est fort douloureux, parait-il on nous applique en plus un masque et pour éviter d’entendre quoi que ce soit, on a le droit à la musique au casque. SYMPA !

L’IVG est programmée deux semaines plus tard.

Deux semaines de plus à me morfondre de plus en plus, à trouver des stratagèmes pour pouvoir m’alimenter, à me traîner au boulot et dans tout ce que j’entreprends… L’horreur.

Enfin, le jour dit, après les 4 douches obligatoires à la bétadine (l’hallu), on se pointe à l’hopital. L’infimière de service ce jour-là était de loin la plus chaleuresue que j’ai vue dans ce service, enfin, et je suis contente d’avoir eue la chance qu’elle s’occupe de moi. Avec gentillesse et douceur, elle me réexplique le processus, me donne les médicaments (un sédatif et un truc pour dilater je crois) je prends encore une douche, et on vient me chercher pour le bloc. L’infirmière m’accompagenra tout le long de l’intervention.

La chirurgienne de service pour les IVG ce jour était en retard… J’ai attendu 3/4 heures. Finalement elle arrive, énervée. Je suis en position gynécologique, on me pose le masque et les écouteurs, la gentille infirmière tient le masque et reste très près de moi, me parle doucement pour m’expliquer ce qu’il se passe. La chirurgienne me prévient qu’elle va faire l’anesthésie.

Là, bizarrement, je ne sens rien : ni la piqûre d’anesthésie, ni la chaleur qui se diffuse normalement avec le produit anesthésiant. Ça me parait bizarre sur le moment, mais j’ai quand même confiance en la médecine, et j’ai le temps de penser que ça doit être normal.

Et, tout à tout, la douleur, les sensations horribles. Je sens qu’on me râcle l’utérus, ça fait mal, j’entends le bruit de l’aspirateur, malgré les écouteurs (franchement pas étonnant), je résiste tant bien que mal quelques minutes, mais la douleur est importante, et c’est insuportable d’admettre qu’un médecin puisse porter atteinte à mon intégrité physique de la sorte, tout ça parce qu’on refuse l’anésthésie générale pour les IVG dans cet hôpital, et je me mets à pleurer toutes les larmes de mon corps. L’acte durera très longtemps, deux fois plus long qu’un avortement habituel me dira plus tard l’infirmière, parce que « j’y arrive pas votre col est trop serré » (super, mais moi je m’en fous). La chirurgienne est désagréable, énervée puis excédée, et brusque dans ses gestes. J’ai l’impression qu’elle me fait payer mon avortement.

Une fois que c’est enfin terminé, la chirurgienne n’a même pas un regard vers moi, ni de parole de réconfort, ce qui aurait été la moindre des choses. Non, elle se contente de parler à mon cul en disant « voilà c’est fini mais votre col est trop serré » puis tourne les talons et me laisse aux soins des infirmières. 

On me laisse un bon quart d’heure à pleurer dans un couloir avant de me remonter, au grand soulagement de F. (je suis partie 1:30 à peu près) qui s’est fait des tas de films (et, finalement, il n’était pas si loin de la vérité). J’ai très mal au ventre encore pendant quelques heures, mais après une collation et des anti-douleurs, on peut repartir. 

Je suis soulagée, la nausée que je me tape depuis plus de 2 mois a miraculeusement disparu et la déprime avec. On file fêter ça devant un bon plat de frite et des glaces.

Par la suite, lors de la visite de contrôle puis une autre visite gyneco dans ce même service de l’hôpital, même si l’ambiance reste la même et le ressenti global également, je rencontrerais deux médecins supers, qui n’ont pas un air sévère, sont à l’écoute et respectueux. Je leur raconterai à tout deux mon impression que l’anesthésie n’a pas fonctionné et aucun de semblera vraiment étonné. Le premier dira même que si je n’avais pas eu le masque la douleur aurait été insupportable.

J’ai avorté et je vais bien, ouais, merci. Je n’aurais pas avorté, je serais morte, peut-être pas physiquement, mais il n’y aurait plus qu’une enveloppe corporelle. La question d’un choix ne s’est jamais posé. Je suis en accord avec moi même et estime n’avoir de compte à rendre à personne à ce sujet.

En revanche, je suis complètement traumatisée par la façon dont l’acte médical a été pratiqué, par l’absence de choix réel quant à la méthode, par la négation de mon intégrité physique qui en a découlé, par la négation de mon intégrité intellectuelle dans la prise en charge des demandes d’IVG par ce service hospitalier.

Je suis extrêmement en colère contre ce système qui ne permet pas aux femmes leur libre-arbitre, qui veut qu’elles aient à se justifier de ce qu’elles font de leur cul (surtout pas trop de liberté). Qui se cache derrière la bienveillance qui veut que pour l’instant on accepte l’IVG et la bien-pensance qui juge qu’on doit la vivre comme un douloureux échec. PUTAIN mais on n’en veut pas de la bienveillance, on n’en veut pas de la bien-pensance : personne n’a à décider pour quiconque de la façon de se servir de son corps, personne, pas même un médecin, ne peut juger de ce qui est bon ou non pour nous et imposer quel que choix que ce soit. Au nom de quoi, quelqu’un peut se permettre de proposer à une tierce personne un truc aussi barbare que l’avortement médicamenteux ? Où l’absence d’anesthésie ? Les aiguilles à tricoter, c’était pas forcément pire.

CHU Le Mans – Avril 2013

Voir autres témoignages sur le blog IVG-je vais bien merci !

Voir le témoignage et la reflexion de Gaëlle-Marie, sur A contrario côté blog.